Le 2 juillet 2026, à l'occasion de la 10ème édition du Salon RSE&IDD organisé par Innoveo, Bôndy a animé une masterclass consacrée à une idée simple et dérangeante: la nature est un actif économique que nous avons rarement appris à mesurer. Autour de la table, Adrian Levrel, Harena Johussa, Audrey Bemananjara et Njato Mathias, aux côtés de la compagnie maritime WINDCOOP, ont défendu une conviction commune. À Madagascar, le climat et la biodiversité ne sont pas des concepts abstraits: ce sont des intrants de production directs, et les ignorer revient à accepter une hausse continue des coûts et une baisse des rendements.
Des termes encore flous, mais déjà structurants
La masterclass a d'abord posé le vocabulaire. Quatre notions reviennent aujourd'hui dans toutes les discussions sur la finance durable, et il est utile de les clarifier.
- Les services écosystémiques: les bénéfices que les écosystèmes rendent gratuitement à l'économie, comme l'eau, la pollinisation, la régulation du climat, la séquestration du carbone ou la protection des côtes.
- La neutralité carbone, ou Net Zéro: l'objectif d'atteindre un équilibre entre les émissions de gaz à effet de serre d'une entreprise et leur séquestration, en mesurant et en réduisant son empreinte, puis en investissant dans la nature pour absorber les émissions incompressibles.
- Le risque nature: l'exposition d'une entreprise aux pertes économiques liées à la dégradation des écosystèmes dont elle dépend, comme la raréfaction des ressources, la perte de pollinisation ou l'instabilité des cycles de l'eau.
- Le cadre TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures): le référentiel international qui structure la manière dont les entreprises documentent leur dépendance et leur impact sur la nature.
Un actif économique mondial largement sous-évalué
À l'échelle mondiale, la valeur du capital naturel commence à peine à être chiffrée. Selon le rapport New Nature Economy du World Economic Forum (2020), une transition vers une économie nature-positive représenterait un potentiel de 10 000 milliards de dollars de valeur économique annuelle et près de 395 millions d'emplois. Autrement dit, protéger et restaurer la nature n'est pas seulement une nécessité écologique, c'est un gisement de croissance et d'emploi.
Madagascar: une économie adossée à la nature
Le cas malgache rend cette réalité encore plus concrète. Le capital naturel représente environ 30% de la richesse nationale, la production directement tirée de la nature pèse près d'un quart du PIB, et près de 75% des emplois en dépendent lorsqu'on inclut l'agriculture de subsistance et le secteur informel.
Cette dépendance crée des risques que le secteur privé ne peut plus ignorer.
- Un risque d'effondrement des rendements, à mesure que les sols et les ressources se dégradent.
- Un risque d'exclusion des marchés, de plus en plus exigeants sur la traçabilité et les données environnementales.
- Un risque de réduction des capitaux, les financements se détournant des acteurs incapables de documenter leur impact.
Mais la même dépendance ouvre des opportunités: l'accès à de nouveaux marchés, une meilleure compétitivité et l'optimisation des coûts par la sécurisation des opérations. Comme l'a souligné Audrey Bemananjara, le retard de Madagascar peut même devenir un avantage: il permet d'observer ce que font les autres, d'innover et de bâtir des systèmes adaptés aux réalités locales sans reproduire leurs erreurs.
Trois questions pour le secteur privé malgache
Le cœur de la masterclass tenait dans un diagnostic collectif, articulé autour de trois questions posées à chaque entreprise présente.
En quoi le climat et la biodiversité impactent-ils vos activités?
À Madagascar, ils agissent comme des intrants de production. Les ignorer, c'est accepter des coûts qui montent et des rendements qui baissent.
Vos actions actuelles sont-elles documentées et mesurables?
L'ère des actions RSE informelles ou purement philanthropiques est révolue. Pour survivre sur le marché moderne, le secteur privé malgache doit professionnaliser sa donnée environnementale et sortir du greenwashing passif.
Comment en faire de véritables investissements vérifiables?
Protéger l'environnement ne doit plus être vu comme un centre de coût ou un don, mais comme un investissement stratégique capable de générer un retour financier et opérationnel. Trois leviers y conduisent: adopter des standards de certification reconnus, accéder aux guichets de la finance verte et d'impact, et intégrer la comptabilité du capital naturel.
Engager, impliquer, mesurer, démontrer: la méthode Bôndy
Dans son rôle d'accompagnateur et de conseil, Bôndy aide les entreprises à structurer leur démarche, du diagnostic du périmètre à la restauration des écosystèmes, en passant par la création de chaînes de valeur durables et l'accompagnement au bilan carbone. Adrian Levrel a rappelé l'importance de se donner un cadre dès le départ: choisir un standard ou une certification avec un objectif précis, commencer petit, puis réinvestir les bénéfices dans les efforts suivants.
Cette rigueur ne fonctionne que si elle s'ancre dans le terrain. Les actions en faveur de la nature se construisent avec les communautés, jamais à leur place. Comprendre les pratiques existantes, les freins et parfois les fady, ces interdits culturels, est la condition pour n'imposer rien à personne.
Le reboisement, lui, doit lier la nature à l'économie. Pour le paysan malgache dont la terre est sacrée, chaque plantation doit aussi générer un revenu. C'est pourquoi les parcelles mêlent des essences à vocation forestière, du bois énergie pour pallier le déficit électrique, des arbres fruitiers pour la sécurité alimentaire et des cultures de rente, avec un appui aux débouchés.
Vient enfin la preuve. Les paysans assurent un suivi quotidien des parcelles, tandis que l'équipe technique locale réalise un suivi annuel du taux de survie, de l'adaptation au changement climatique et des menaces sur la biodiversité. Des outils comme les smartphones Android et les drones cartographient les zones et permettent un double niveau de traçabilité: le suivi des parcelles, ou plot tracking, et le suivi géolocalisé arbre par arbre, ou tree tracking, qui précise l'espèce et l'identité du propriétaire. Comme le résume Njato Mathias, chaque arbre est suivi un par un, et c'est cette traçabilité qui rend l'engagement vérifiable.
Du suivi-évaluation à l'actif
Tout converge vers une chaîne de valeur de la donnée: collecte, traitement, indicateur, rapport, puis décision. Encore faut-il distinguer trois niveaux de preuve, car ils n'ont pas la même valeur aux yeux d'un marché ou d'un financeur.
- La preuve narrative: le récit, l'intention et les réalisations, sans données ni suivi structuré.
- La preuve quantifiée: des chiffres calculés en interne, qui prouvent la réalisation mais reposent sur un calcul valable uniquement en interne.
- La preuve vérifiable: des données quantifiées, auditables, validées et certifiées par un organisme tiers indépendant.
C'est ce dernier niveau qui transforme un effort environnemental en actif reconnu.
Le potentiel du suivi-évaluation vérifiable
Les chiffres présentés lors de la masterclass illustrent l'enjeu, sur trois plans.
- Ouverture commerciale: 70% des appels d'offres exigeraient désormais des données ESG (IFC, 2024).
- Ouverture financière: les entreprises disposant de données vérifiées bénéficieraient d'un accès jusqu'à 3,2 fois supérieur aux financements verts (AfDB, 2023).
- Ouverture patrimoniale: 85% des investisseurs tiendraient compte des données ESG dans leurs décisions (BlackRock, 2023), ce qui permet de constituer un actif de capital naturel documenté selon le cadre TNFD.
De l'engagement à l'avantage
La trajectoire défendue par Bôndy se lit alors comme une progression logique: des engagements, vers un capital naturel mesuré, puis des données vérifiables, un suivi-évaluation structuré, et enfin un avantage économique. Pour le secteur privé malgache, la question n'est plus de savoir s'il faut protéger la nature, mais comment en faire un actif qui ouvre des marchés, débloque des financements et sécurise les opérations.
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